Le procès Ergenekon ébranle la Turquie

L'affaire fait peu de bruit en France. Pourtant, le procès controversé du réseau Ergenekon qui s'ouvre, lundi 20 juillet, à Istanbul, est l'un des plus importants de la vie politique turque moderne. Cinquante-six personnes, dont deux généraux à la retraite, vont être jugées, accusées de complot contre le gouvernement islamo-conservateur (voir encadré). Parmi ces 56 prévenus figurent des ex-généraux, des journalistes, des hommes d'affaires, des politiciens et des universitaires.

Pour Le Monde.fr, la sociologue Gülçin Lelandais, spécialiste des mouvements transnationaux et de la Turquie, revient sur les grands enjeux de ce procès.

Qu'est-ce que le réseau Ergenekon ?

Le nom, déjà, est très emblématique. Ergenekon, dans la mythologie turque, est l'endroit où a été fondée la nation turque, en Asie centrale. Le réseau Ergenekon a lui été mis au jour en juin 2007 lors d'une opération anti-terroriste dans un bidonville d'Istanbul. Des armes et des explosifs ont été découverts et, par la suite, les autorités ont compris qu'il y avait derrière un réseau dont l'objectif était l'affaiblissement, voire la suppression de l'AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir.

Au fur et à mesure de l'enquête, il est apparu que ce réseau était dirigé par des membres de l'armée turque et des intellectuels proches des mouvements kémalistes. Ces journalistes ou universitaires fournissaient des outils de propagande aux véritables chefs du réseau, les militaires. Deux généraux à la retraite sont au centre de cette toile d'araignée. [L'ancien chef de la gendarmerie Sener Eruygur et l'ex-général d'armée Hürsit Tolo comptent parmi les prévenus et sont désignés comme les dirigeants du réseau par l'acte d'accusation].

De quoi sont accusés les membres du réseau ?

Sur le fond, ils sont accusés de vouloir anéantir l'idéologie de l'islamisme politique en Turquie, représentée par l'AKP, pour défendre les fondements kémalistes. Ils ont été découverts avant qu'ils ne puissent passer à une action concrète de terrorisme. Certains pensent qu'ils ont probablement été à l'origine du meurtre deHrant Dink [journaliste turc d'origine arménienne, bête noire des nationalistes turcs, assassiné en janvier 2007] pour semer le trouble dans le champ politique en Turquie. Leur objectif était de semer la panique dans le pays, avec des manifestations et des assassinats qu'ils auraient attribués aux islamistes pour délégitimer le gouvernement en place.

Ce procès est-il également une affaire politique ?

Il l'est devenu. Le président Abdullah Gül (AKP) est arrivé au pouvoir malgré le refus de l'armée, bastion kémaliste, qui avait déclaré que cette élection serait un casus belli avec le gouvernement. En juillet 2007, lors des législatives anticipées, l'AKP a remporté une victoire confortable avec plus de 46 % des voix, ce qui a donné une légitimité énorme au gouvernement face au camp kémaliste. Cette affaire est alors devenue politique. Le gouvernement a commencé à arrêter un peu tout et n'importe qui en l'accusant de faire partie du réseau, ce qui a un peu décrédibilisé ce procès. Pour certains universitaires ou journalistes, il y a un doute sérieux sur leur culpabilité et cela pose un problème. Le réseau Ergenekon existe vraiment, mais il y a eu des dérapages dans cette affaire pour éliminer des supposés opposants de l'AKP.

De quoi dépend la bonne tenue de ce procès ?

Tout va dépendre des relations entre le gouvernement et l'armée. Vont-ils négocier et trouver un compromis ? Ou au contraire s'affronter, ce qui pousserait le gouvernement à aller plus loin ? La semaine dernière, déjà, une loi qui autorise les tribunaux civils à juger les militaires est passée, c'est un changement très important. Pour le moment, les relations entre l'armé et le gouvernement sont étonnemment bonnes, l'armée reste très silencieuse.

Mais les choses ne sont jamais prévisibles en Turquie et ce qui se passera dans ce procès va dépendre de l'équilibre qu'arriveront à trouver ces deux forces. Ce qui est sûr, c'est que l'intérêt de l'armée est de calmer le jeu, afin de ne pas isoler le pays sur la scène internationale. L'armée sait bien que la Turquie ne peut pas se couper d'organisations internationales comme l'OTAN ou l'UE. Il n'est pas envisageable que l'armée intervienne ouvertement pour faire un coup d'Etat et renverser le gouvernement.

L'armée n'est pas pro-européenne mais elle sait bien que la Turquie ne peut pas se fermer et des organisations internationales comme l'OTAN font pression sur la Turquie et sur l'armée. Il n'est pas envisageable que l'armée intervienne ouvertement pour faire un coup d'Etat, pour renverser le gouvernement.

Devant la prison de Silivri, des partisans du réseau Ergenekon, brandissant un portrait géant d'Atatürk.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2009/07/20/le-proces-ergenekon-ebranle-la-turquie_1220669_3214.html

Kemalisme

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