Un coup pour sauver le Pakistan?

Le général américain David Petraeus (gauche), commandant du U.S. Central Command, serre la main du chef de l'armée pakistanaise, Ashfaq Kayani, le 20 janvier 2009 à Islamabad. Kayani serait-il, pour Washington, le dernier espoir pour empêcher le Pakistan de succomber à une insurrection islamiste? (Aamir Qureshi/AFP/Getty Images)
Le Pakistan tombera-t-il prochainement aux mains des extrémistes islamistes? Si l'on se fie aux faits sur le terrain et aux inquiétudes véhiculées par les responsables américains, il semble que cette catastrophe soit effectivement envisagée. Il y a quelques semaines, Washington avait dévoilé sa stratégie pour l'Afghanistan, basée sur une approche toute régionale, incluant le Pakistan. Chez les décideurs et experts, la situation est tellement interreliée qu'on se réfère dorénavant à cette problématique avec le jargon Af-Pak. Si, en Afghanistan, rien n'indique jusqu'à présent un changement de la donne, tandis que s'installent peu à peu les nouvelles troupes américaines, du côté pakistanais ça va de mal en pis. Islamabad ne répond tout simplement pas aux attentes de Washington, et la patience est pratiquement tout épuisée. Le président américain, Barack Obama, s'efforce d'exprimer sa confiance envers le gouvernement pakistanais, même s'il ne peut cacher le fait qu'il le trouve très fragile. Chez sa secrétaire d'État, Hillary Clinton, le langage est plus corsé alors qu'elle a déclaré dernièrement que le «Pakistan représente une menace mortelle à la sécurité et la sûreté de notre pays et du monde». Chez les hauts dirigeants militaires américains, on semble pessimiste à l'extrême. Le général David Petraeus, commandant du U.S. Central Command – qui couvre l'Afghanistan et le Pakistan – aurait déclaré la semaine dernière que «les Pakistanais sont maintenant à court d'excuses» pour ne pas combattre l'insurrection islamiste, rapporte Fox News. Petraeus, coauteur du manuel de contre-insurrection américaine, est crédité d'avoir permis aux États-Unis de réduire la violence en Irak avec la stratégie dite du surge alors qu'il commandait les troupes dans ce pays. Toujours selon la chaîne Fox, qui cite des sources non identifiées de l'administration Obama, Petraeus et d'autres hauts responsables jugeraient que le chef des forces armées pakistanaises, Ashfaq Kayani, serait «supérieur» au gouvernement civil. Petraeus aurait également affirmé que les deux prochaines semaines seraient cruciales pour la survie du gouvernement pakistanais. Les propos que Petraeus aurait tenus, tels que rapportés par Fox, ont fait boule de neige et sont venus toucher une corde sensible au Pakistan. La chaîne indienne IBN (associée à CNN) rapporte que le premier ministre pakistanais, Yousuf Raza Gilani, a déclaré que «l'Amérique a soutenu Musharraf, un dictateur, durant neuf ans. Alors naturellement, le gouvernement civil a été affaibli». Selon le Daily Times pakistanais, l'ambassadeur du Pakistan aux États-Unis, Husain Haqqani, aurait déclaré que les «propos attribués [à Petraeus] par Fox News sont incorrects». Il aurait ajouté : «Même si [Petraeus] avait tenu de tels propos, ils auraient été rapportés par les médias internationaux et pas seulement Fox News.» D'autres médias ont rapporté les déclarations controversées de David Petraeus, mais en se basant – semble-t-il – uniquement sur les informations fournies par Fox News. Sans s'aventurer dans les méandres du journalisme contemporain affecté par le besoin de vendre et la nécessité de réagir rapidement pour le public Internet, cet épisode soulève un point important. L'état actuel du Pakistan représente certes un danger, alors qu'on craint que l'arsenal nucléaire du pays ne se retrouve entre de mauvaises mains. S'agit-il d'une «menace mortelle», tel que le suggère Hillary Clinton? Il ferait aussi parfaitement du sens que des décideurs américains penchent en faveur d'un régime fort, garant de la sécurité, plutôt que du côté d'une démocratie moribonde et inefficace à contrer la menace extrémiste. Considérant l'histoire récente des États-Unis en matière de politique étrangère et sa politique d'il y a pas si longtemps vis-à-vis le Pakistan, le soutien d'un coup d'État est entièrement envisageable. C'est l'approche privilégiée par David J. Rothkopf du magazine Foreign Policy. Il estime que jusqu'à maintenant, tout a échoué pour améliorer la sécurité du pays. L'aide américaine est inefficace, les attaques de drones stimulent l'hostilité, il est impossible pour les États-Unis d'envoyer des troupes sur le terrain, impossible pour Washington de s'appuyer trop sur New Delhi dans cette affaire, etc. Se rabattre sur le général Kayani serait selon Rothkopf la meilleure option pour empêcher qu'Islamabad devienne la capitale des talibans et autres militants. Kayani «est l'option par défaut des politiciens de [Washington] D.C.», écrit-il. «C'est le gars qui entre dans la danse lorsque la cloche sonne finalement pour [le président pakistanais] Zardari, comme elle le fera inévitablement. C'est l'homme dont le leadership s'érige entre nous et plus de 60 ogives nucléaires non sécurisées, entre nous et un Pakistan radicalisé.» Si cette option permet de «garder un couvercle sur le Pakistan dans un avenir rapproché, nous allons l'adopter sans question», enchaîne-t-il. À quel point est-ce dangereux? Plusieurs facteurs motivent le Pakistan à ne pas s'attaquer directement à l'insurrection islamiste. Certains responsables estiment qu'il est possible d'arriver à des ententes avec les militants. Une de ces ententes a récemment mal tourné. Le gouvernement a accepté l'instauration de la charia dans la vallée de la Swat, dans les régions tribales, croyant que les talibans seraient satisfaits. Quelques jours plus tard, ceux-ci s'aventuraient dans d'autres districts pour y imposer leur présence, une présence à plus que 100 km de la capitale Islamabad. Le manque de motivation ou d'efficacité pour confronter la menace peut aussi s'expliquer par la réticence à attaquer des coreligionnaires, par l'incompétence de l'armée en matière de contre-insurrection, par le refus d'accepter la gravité de la situation et par l'impression que les États-Unis cherchent à profiter du Pakistan. Puis, comme raison centrale, il y a l'Inde, toujours perçue comme menace principale, alors la majorité des troupes est massée à cette frontière plutôt que dans les régions en proie à l'insurrection. Selon un responsable du renseignement américain interviewé par McClatchy Newspapers, la situation se résume par «un désastre en train de se produire de la taille de la révolution iranienne». «L'élite du Punjab [le cœur du pays] a déjà perdu le contrôle du Pakistan, mais ni elle ni l'administration Obama ne le réalisent», ajoute-t-il. «Le Pakistan sera un État islamique – ou peut-être un amalgame de quatre États islamiques – dans quelques années probablement. Il n'y a pas de leadership civil à Islamabad qui peut freiner ça et, jusqu'à maintenant, il n'y en a pas qui a même la volonté d'essayer.» Toujours dans McClatchy, la sommité mondiale en contre-insurrection, David Kilcullen, est du même avis. «Le Pakistan a une population de 173 millions et 100 armes nucléaires, une armée plus grande que celle des États-Unis et les quartiers généraux d'Al-Qaïda dans les deux tiers du pays que le gouvernement ne contrôle pas.» Coup d'État d'épée dans l'eau Si les États-Unis caressent l'idée d'un coup d'État au Pakistan, ce qui à ce stade n'est qu'une hypothèse, absolument rien n'assure que tout s'arrangera. Le problème majeur de l'armée pakistanaise, et de ses services de renseignement (ISI), sont la difficulté de percer les intentions de ses dirigeants et le manque de loyauté dans les rangs. Le général Kayani est l'ex-directeur de l'ISI. Des acteurs au sein de cette agence sont largement reconnus comme appuyant les talibans et autres extrémistes islamistes comme le groupe Lashkar-e-Taiba, un outil clandestin pour lutter contre l'Inde chez elle et au Cachemire. Sans changer cette dynamique interne face à lui-même et externe face à l'Inde, il est peu probable que le Pakistan puisse efficacement contrer la menace islamique qu'il soutient d'une main et combat de l'autre. David Kilcullen a témoigné le 23 avril dernier devant le Comité des forces armées de la Chambre à Washington, qui table sur une loi pour augmenter l'aide étrangère au Pakistan. Kilcullen a tracé un bilan de la descente aux enfers du Pakistan ces dernières années, en même temps que les États-Unis donnaient à ce pays 10 milliards de dollars pour, en général, fortifier son armée. «Plutôt que de continuer à prétendre que le Pakistan est un allié faible mais de bonne volonté contre l'extrémisme, nous devons reconnaître qu'alors que certains éléments au Pakistan – certains chefs politiques élus, la majorité des Pakistanais, plusieurs chefs tribaux et communautaires et certains fonctionnaires – sont authentiquement dévoués au combat contre l'extrémisme, des parties substantielles de l'establishment de sécurité pakistanais sont complices avec l'ennemi, que ce soit à travers l'incompétence, l'intimidation ou la mauvaise intention.» Selon lui, plutôt que de gaspiller l'argent des contribuables américains pour armer une entité qui risque fortement de se retourner contre la main qui nourrit, un programme doit être établi pour renforcer la police pakistanaise, traditionnellement éloignée de l'armée. Ceci doit être mis en place car, selon lui, la contre-insurrection s'effectue à un niveau très local et selon les caractéristiques particulières de chaque conflit, chaque région, chaque entité impliquée. En avant avec le nucléaire Le 23 avril, l’Institute for Science and International Security a publié un rapport sur le programme nucléaire pakistanais. En analysant de l'imagerie obtenue auprès d'un satellite commercial, des experts ont conclu que le développement du programme nucléaire pakistanais allait bon train. Selon leur analyse, un deuxième réacteur sur le site de Khushab, dédié à la production de plutonium, a été récemment complété alors qu'un troisième est en construction. «L'augmentation de capacité de production de plutonium du Pakistan a pour but d'accélérer une course aux armements avec l'Inde. Dans le climat actuel, avec le leadership pakistanais perturbé par des actes quotidiens de violence venant des forces talibanes insurgées et de l'opposition politique organisée, la sécurité de tout matériel nucléaire produit dans ces réacteurs est questionnable», indique le rapport. http://www.lagrandeepoque.com/LGE/International/Un-coup-pour-sauver-le-Pakistan/Page-2.html

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